samedi 14 octobre 2017

Roth, DeLillo, Adonis / Retour sur les loupés éternels du Nobel de littérature


Philip Roth

Roth, DeLillo, Adonis... Retour sur les loupés éternels du Nobel de littérature


En attribuant son prix à Kazuo Ishiguro, un an après avoir couronné Bob Dylan, l'institution suédoise a une nouvelle fois créé la surprise et de nouvelles interrogations. Année après année, les académiciens ont composé un palmarès qui brille autant par ses grands absents que par ses lauréats plus ou moins prestigieux. Humeur.
À leur corps défendant, les membres de l'Académie royale de Suède ont déjoué les pronostics des bookmakers en couronnant Kazuo Ishiguro. À 62 ans, le romancier britannique d'origine japonaise est l'un des plus jeunes lauréats de ce prix prestigieux, avec le Turc Orhan Pamuk, consacré à 54 ans.
D'ordinaire, l'heureux élu figure dans le groupe de tête des parieurs et des fins observateurs, dans les jours qui précèdent le vote. Comme ce fut le cas pour la Biélorusse Svetlana Aleksievitch en 2015 ou encore pour Mario Vargas Llosa en 2010. C'est toutefois oublier que le choix porté l'an dernier sur le troubadour Bob Dylan ne fut qu'une demi-surprise (et pour certains un demi-canular) et que l'annonce du nom du lauréat Patrick Modiano, en 2014, fut un véritable cataclysme médiatique, y compris hors de nos frontières. Faisant les trompettes de la renommée redoubler de stridences, pour un homme si discret et peu disert, et à l'univers circonscrit aux quais parisiens de la Seine.
Comme quoi, l'option politique de l'Académie suédoise (en lorgnant vers la gauche), qui a longtemps prévalu, n'est plus aujourd'hui qu'un lointain souvenir. Rappelons que l'Académie avait, par le passé, porté aux nues de la postérité des auteurs comme Octavio Paz, José Saramago, Dario Fo ou encore l'ex-dissident russe et poète américain Joseph Brodsky, en pleine Perestroïka, millésime 1987.

Une œuvre relativement chiche

Mais revenons à cette édition 2017. Pour la petite histoire, les parieurs, qui ont à l'ordinaire un flair de ratier, donnaient gagnant l'obscur romancier kenyan Ngugi wa Thiong'o, et ce, haut la main, à quatre contre un. Une cote de PMU. On avait au passage appris que les livres de cet auteur africain avaient été traduits du kikuyu vers le suédois.
L'auteur des Vestiges du jour est le onzième sujet britannique à être distingué par le Nobel de littérature, succédant au palmarès à des prestigieuses plumes, telles que Doris Lessing, le dramaturge Harold Pinter (en 2005), William Golding (l'auteur de l'universel Sa majesté des mouches) ou encore Elias Canetti, l'Anglais d'origine bulgare qui écrivait en allemand. Sans oublier le tout premier d'entre eux, un certain Rudyard Kipling. C'était en 1907. L'auteur du Livre de la jungle avait alors 42 ans.
On s'étonnera toutefois que les académiciens suédois aient déposé leurs lauriers tant convoités sur le crâne de Kazuo Ishiguro, 63 ans, auteur d'une œuvre relativement chiche, constituée en tout et pour tout de sept romans et d'un recueil de nouvelles.

Les loupés éternels de l'Académie

Au passage, on rejoindra le chœur, de plus en plus élargi, des pleureuses et des déçus, en déplorant les loupés éternels de l'Académie, qui a une nouvelle fois fait litière de certains grands noms tels que ceux des Américains Philip Roth et Don DeLillo, de Margaret Atwood, du Triestin Claudio Magris, d'Ismaël Kadaré, d'Adonis. Sans oublier ceux pour qui c'est trop tard, la mort ayant déjà fait son œuvre. Pensons à Yves Bonnefoy, pensons au Brésilien Jorge Amado, pensons aux Cubains Alejo Carpentier et Guillermo Cabrera Infante, pensons à Jorge Luis Borges (qui ne portait pas vraiment à gauche), et à tant d'autres.
On dit, et c'est certainement vrai, que la couronne du Nobel a pour effet d'assécher l'aspiration de l'impétrant à la renommée universelle, comme l'étouffoir coiffe la flamme de la bougie. Pour Ishiguro, le rythme moyen de publication était jusque-là d'un livre tous les cinq ou six ans. Doit-on donc s'attendre à lire son prochain roman d'ici à quinze ans? Avis aux parieurs. En attendant la prochaine surprise, en 2018.
Plus de 5000 votants avaient participé à notre sondage sur les prétendants au Nobel de littérature. Parmi les douze auteurs proposés (en l'absence de Kazuo Ishiguro), Philipp Roth avait recueilli 35% des suffrages, devant Haruki Murakami (25%) et Margaret Atwood (9%).

vendredi 13 octobre 2017

Kazuo Ishiguro / «C'est un honneur de passer après Bob Dylan»


Kazuo Ishiguro

Kazuo Ishiguro: «C'est un honneur de passer après Bob Dylan»


VIDÉO - Le Britannique d'origine japonaise a donné sa première interview en tant que prix Nobel de littérature. Il raconte sa surprise, l'importance de la littérature ou encore son admiration pour le chanteur, Nobel en 2016.
Pas grand monde n'avait parié sur Kazuo Ishiguro. Pas même ses agents littéraires. «Ils regardaient la télé sans y croire une seconde, juste parce qu'ils voulaient savoir qui serait le prochain Nobel», explique le romancier britannique au site officiel des prix Nobel. «Puis j'ai commencé à recevoir beaucoup d'appels et, à chaque fois, nous essayions de savoir s'il s'agissait d'un hoax ou d'une fake news. Mais c'est rapidement devenu certain».
Une certitude qu'il a encore du mal à assimiler, même plusieurs heures après. «C'est un prestigieux honneur. Pour un écrivain, je ne pense pas qu'il y ait un prix plus prestigieux et c'est assez terrifiant pour moi de passer après tant de brillants auteurs.» L'auteur d'Auprès de moi toujours a évidemment pensé à inclure Bob Dylan dans cette liste d'auteurs. L'année dernière, la nomination du musicien avait fait grand bruit et nombreux étaient ceux qui s'en étaient offusqués. «C'est super de remporter ce prix un an après Bob Dylan qui était mon héros depuis l'âge de 13 ans. Il est probablement l'une des personnes que j'admire le plus.»


Le Nobel 2017 raconte ensuite la période trouble que rencontre l'Angleterre ces derniers mois. «Je ne me souviens pas d'une époque où nous étions aussi incertains de nos valeurs. Les gens ne se sentent pas en sécurité. Alors j'espère que des choses comme le prix Nobel permettront d'une façon de rendre le monde meilleur».

«J'espère que des choses comme le prix Nobel permettront d'une façon de rendre le monde meilleur»
Kazuo Ishiguro

Kazuo Ishiguro revient ensuite sur le thème de prédilection de ses romans, la confrontation entre deux univers, l'un personnel et étroit, l'autre large et universel. «L'un des choses qui m'a toujours intéressé est la façon dont nous vivons dans des mondes petits et grands en même temps, explique-t-il. Nous avons tous un domaine personnel dans lequel nous essayons de trouver l'accomplissement et l'amour. Mais cela interagit toujours avec un monde plus large où les politiques, ou même les univers dystopiques, peuvent prévaloir. Cela m'a toujours intéressé, on vit dans deux mondes en même temps et on ne peut pas faire comme si l'un ou l'autre n'existait pas».
Enfin, le prix Nobel de littérature s'est réjoui de l'attention des médias autour de l'événement, alors que des hordes de journalistes attendent en bas de chez lui pour l'interviewer: «Heureusement que les médias, la presse, prennent ce Nobel avec sérieux. Je serais inquiet le jour où un prix Nobel de littérature passera inaperçu et n'intéressera pas les médias. Cela signifierait que des choses terribles sont arrivées.»


mercredi 11 octobre 2017

Kazuo Ishiguro / Trois romans du nouveau Nobel qu'il faut lire


Kazuo Ishiguro


Kazuo Ishiguro: trois romans du nouveau Nobel qu'il faut lire


Trois romans clefs du nouveau prix Nobel de littérature, auteur qui brouille les pistes en maîtrisant tous les genres, du roman réaliste au roman d'anticipation.
En couronnant le Britannique d'origine japonaise Kazuo Ishiguro, l'académie suédoise du Nobel a surpris. Parce que cet auteur ne figurait pas parmi les favoris des parieurs à l'inverse du Japonais, Haruki Murakami ou de l'Anglaise Margaret Atwood. Mais aussi parce que ce romancier, qui écrit en anglais, n'a pas une œuvre pléthorique derrière lui. Il a écrit sept romans depuis 1982. Nous en avons sélectionné trois.

• Les Vestiges du jour (Belfond 1990)
Bien avant Julian Fellowes qui croqua l'aristocratie anglaise dans la série DowntonAbbey, Kazuo Ishiguro évoqua le monde feutré et codifié des grandes demeures de l'establishment british dans Les Vestiges du jour. Dans ce roman, l'impeccable majordome Mr Stevens, tout en retenue et en flegme, livre ses souvenirs au sein de Darlington Hall, vaste maison qui changera de propriétaire et de style en passant dans des mains américaines. Il dévoile aussi son amour pour la gouvernante Miss Kenton à laquelle il n'a jamais su avouer sa flamme. Ce roman mélancolique et nuancé d'un monde en sursis et d'un homme qui se rend compte qu'il est passé à côté de sa vie a reçu le Booker prize en 1990. Trois ans après, le réalisateur James Ivory l'adaptait au cinéma avec dans le rôle de Mr Stevens, l'inoubliable Anthony Hopkins qui donnait la réplique à Emma Thompson.

• L'Inconsolé (Calmann-lévy , 1997)
Avec l'histoire de ce pianiste célèbre débarquant dans une ville d'Europe centrale pour un concert qu'il ne donnera jamais, Kazuo Ishiguro a pris les lecteurs et critiques qui avaient salué Les Vestiges du jour, à contre-pied. «La traversée de ce gros roman parfaitement maîtrisé se révéla épuisante tant on ne parvenait, à l'image de son héros, sans cesse dérangé, bousculé, pris à partie, à comprendre les dessins de l'écrivain. Une ville molle comme l'étaient les montres de Dali, des personnages fantomatiques, grotesques, inquiétants. Tout relevait d'un onirisme dérangeant et en même temps attachant, presque gluant» écrivait, à l'époque, Bruno Corty dans Le Figaro littéraire. Ce roman clef témoigne du glissement progressif d'Ishiguro vers l'étrange, glissement qui s'affirmera dans ses livres par la suite.


• Auprès de moi toujours (Éditions des Deux-Terres, 2006)
«Tout a l'air limpide et calme en surface, mais en dessous se cache un univers bien plus trouble», écrivait Sébastien Le Foll du Figaro Magazine lors de la publication de ce roman. Un roman très anglais, en apparence seulement puisqu'il se déroule dans un pensionnat. Jugez-en: Kathie, Ruth et Tommy ont été élèves à Hailsham dans les années 1990, une école idyllique, nichée dans la campagne anglaise, où les enfants étaient protégés du monde extérieur et élevés dans l'idée qu'ils étaient des êtres à part, que leur bien-être personnel était essentiel, non seulement pour eux-mêmes, mais pour la société dans laquelle ils entreraient un jour. Mais pour quelles raisons les avait-on réunis là? La réponse ne sera pas sans déranger les lecteurs qui découvriront dans ce roman d'anticipation une réflexion sur le prix de la vie lorsque celle-ci se troque. Ce roman a été adapté au cinéma en par Mark Romanek en 2010 avec Keira Knightley, Carey Mulllingan et Andrew Garfield sous son titre anglais Never let me go.






lundi 9 octobre 2017

L'amour vu par Kazuo Ishiguro / Les regrets


L'amour vu par Kazuo Ishiguro: les regrets

 Par Baptiste Liger, publié le , mis à jour à 

Dans Les Vestiges du jour (1989), le majordome Mr Stevens avoue son amour pour Miss Kenton, une ancienne gouvernante. Nouvel épisode de notre dossier Spécial romans d'amour.

Pendant toute sa vie, Mr Stevens a exercé à la perfection son métier de majordome, dans le domaine de Darlington Hall -qu'importent les avis politiques des maîtres des lieux, y compris dans les années 1930. En 1959, alors que le nouveau propriétaire n'est pas certain de faire appel à ses services, ce professionnel -alors très âgé- décide de rendre visite à Miss Kenton, une ancienne gouvernante à qui il n'a jamais osé déclarer sa flamme (ou se l'avouer). Mais n'est-il pas trop tard? 
Citation: "Mais ça ne veut pas dire, évidemment, qu'il n'y a pas de temps à autre des fois -des moments de grande tristesse- où on se dit en soi-même: Quel terrible gâchis j'ai fait de ma vie! Et on se met à penser à une vie différente, à la vie meilleure qu'on aurait pu avoir. Par exemple, je me mets à penser à la vie que j'aurais pu avoir avec vous, Mr Stevens. [...] " Je crois ne pas avoir répondu immédiatement, car il me fallut une minute ou deux pour digérer pleinement les paroles de Miss Kenton. De plus, [...] leur portée était de nature à susciter en moi une certaine douleur. En vérité -pourquoi ne pas le reconnaître?-, à cet instant précis, j'ai eu le coeur brisé." 
Circonstances: L'écrivain britannique (d'origine japonaise) Kazuo Ishiguro avait trente-cinq ans lorsqu'il fit paraître ce troisième roman hautement mélancolique, après les succès de Lumières pâles sur les collines et Un artiste du monde flottant.  
Accueil: Roman le plus célèbre de son auteur, Les Vestiges du jourreçoit le Booker Prize et sera porté à l'écran, en 1993, par James Ivory avec un casting de luxe: Anthony Hopkins et Emma Thompson.  
Vie amoureuse: C'est en 1986 que Kazuo Ishiguro a épousé Lorna MacDougall, avec laquelle il a une fille.  
Et aussi: Depuis l'adolescence, elle n'a aimé qu'un homme et, à la mort de leur enfant, elle choisit de lui écrire -c'est la Lettre d'une inconnue de Stefan Zweig. Avant de disparaître, Aschenbach, le héros de La Mort à Venise de Thomas Mann, n'aura jamais pu parler au jeune Tadzio. 
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dimanche 8 octobre 2017

La dignité selon M.Stevens / « Les vestiges du jour » de Kazuo Ishiguro


Kazuo Ishiguro





La dignité selon M.Stevens . « Les vestiges du jour » de Kazuo Ishiguro


Sur l’auteur
Kazuo Ishiguro, né en 1954 à Nagasaki, est arrivé en Grande-Bretagne à l’âge de cinq ans. Il publie en 1982 son premier roman Lumières pales sur les collines, qui reçoit de très bonnes critiques. En 1989, Les vestiges du jour lui valent le Booker Prices. Il s’impose comme l’une des voix majeures de la nouvelle génération littéraire aux côtés de Salman Rushdie par exemple. Ce roman deviendra un film à succès réalisé par James Ivory.
En 1995, Kazuo Ishiguro a été décoré de l’ordre de l’empire britannique pour ses services rendus à la littérature.
En 1998, la France l’a fait chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.
En 2008, The Times, le classe parmi les cinquante plus grands écrivains britanniques.
Il vit à Londres avec son épouse et leur fille.

La Der
« Les grands majordomes sont grands par ce qu’ils ont la capacité d’habiter leur rôle professionnel, et de l’habiter autant que faire se peut ; ils ne se laissent pas ébranler par les événements extérieurs, fussent-ils surprenants, alarmants ou offensants. Ils portent leur professionnalisme comme un homme bien élevé porte son costume. C’est, je l’ai dit, une question de « dignité » .»

Entre les lignes
Ainsi commence le roman :
« L’expédition a commencé ce matin avec presqu’une heure de retard par rapport à mes prévisions».
Nous sommes partis dans un voyage en compagnie de M. Stevens, une sorte de Road movie qui dure six jours. Cet homme, majordome fier de son emploi refera le chemin de sa vie. « L’expédition » n’est pas un vain mot pour un homme qui a passé sa vie a régenter une « Grande Maison ». Majordome anglais ou buttlers qui découvre enfin les joies de quelques jours de repos en se baladant dans son pays. Si fière de son pays, « Nous nommons Grande Bretagne cette terre qui est la nôtre, et il se peut que d’aucuns y voient un manque de modestie. Mais j’oserai avancer que son paysage justifierait à lui seul l’emploi de cet adjectif imposant.» qu’il traversera pour retrouver une ancienne collègue Miss Kenton dont on perçoit qu’ils entretenaient une relation assez particulière.
Le style de l’auteur est très raffiné, tout en douceur et délicatesse. Dans ce roman vous ne trouverez jamais de longue description de sentiments, de scène mélodramatique mettant en scène les sentiments. Pour Kazuo Ishiguro, les sentiments sont suggérer, les émotions sont étouffer par une sorte de retenue toute en politesse. Ce style est sans doute lié à ses origines japonaise ou les sentiments ne doivent pas être exprimé en public, ils doivent rester dans le domaine de l’intime.
Non-dits, un regard, des gestes, tout est sujet à l’interprétation du lecteur
Son choix de recourir au mode métaphorique, d’écrire d’une façon telle que même si les vestiges du jour sont pourtant situés à une époque et lieu bien déterminés, l’Angleterre dans les années 1920 à 1956, n’apparaît pas trop réaliste. C’est une manière d’amener le lecteur à se poser des questions existentielles, « En tant qu’écrivain, je ne cherche pas à dresser un constat de ce qui se passe dans un endroit donné. Je suis plus préoccupé par des questions plus philosophiques, éternelles, universelles, même si je ne connais pas les réponses à y apporter.», précise « Ish », surnom que ses amis lui ont donné, dans une interview.
La question finalement soulevée dans ce très bon livre est qu’est-ce que le concept de dignité, de soumission et de responsabilité.
Thèmes vus par un majordome habitué à côtoyer les grands de son époque et vus par les gens « ordinaires », qui est l’expression de leur opinion. La dignité des hommes libres qui ont combattu le nazisme au nom de cette liberté que seule la démocratie peut leur apporter. Cette confrontation de point de vue entre ces deux mondes est très bien rendue dans le chapitre troisième jour. M.Stevens est confronté à un monde qu’il ne connaît pas, lui le domestique. Ce chapitre est important car il démontre aussi que la noblesse supposée de M.Stevens n’est qu’un masque qui ne cache qu’une facette de l’esclave que sont les gens de maison. On les moque, on ne les voit pas, il n’existe que dans la satisfaction des désirs de leurs maîtres. Servitudes assumées.
Même si les ordres qu’ils reçoivent sont très discutables, comme par exemple l’employeur de M.Stevens qui lui demande de mettre à la porte le personnel juif, « Il y a bien des choses que nous ne sommes pas, ni vous ni moi, à même de comprendre, en ce qui concerne, par exemple, la nature de la juiverie.» dira t-il a Miss Kenton quand elle se révoltera contre cette « Horreur». C’est la seule personne qui est critique vis à vis de sa profession et qui n’a qu’une envie c’est de briser les codes. C’est vraiment le personnage qui est une sorte de révélateur de la condition des domestiques dans les années d’entre les deux guerres.
Et pourtant malgré tout les efforts de l’intendante, M.Stevens restera sur ses principes, sur ce qu’est finalement sa vie. Il confond trop son rôle de majordome, son métier et sa vie privée, qui d’ailleurs dans le roman n’est qu’esquissée. Nous ne savons pas grand chose de lui. Il nous délivre des bribes d’information sur sa vie vie privée par le biais d’anecdotes qui illustrent encore son sujet de prédilection, « qu’est-ce qu’un Grand Majordome ». A croire que ce personnage est prisonnier de son rôle. L’auteur nous laisse deviner que ce M.stevens est célibataire, pourvu d’un sens de l’humour frisant le néant et que confronté avec des gens « ordinaires » il est très gauche. Cela ne dépeint pas un personnage sympathique et pourtant dans son illusion d’humanité, il est attachant.

L’amour est aussi traité mais comme un second rôle, un amour ressenti par le prisme de la dignité. Un amour digne, non exprimé, jamais assumé. Comment concilier amour, dignité et professionnalisme ?
Pour Stevens, le personnage principale du roman, « Il y a « dignité » lorsqu’il y a capacité d’un majordome à ne pas abandonner le personnage professionnel qu’il habite.» et il ne quittera jamais son habit, ni par amour ni quand son père décède.
« Miss Kenton, je vous en prie, ne me croyez pas grossier de ne pas monter voir mon père dans son état de décès à ce moment précis. Vous comprenez, je sais que mon père aurait souhaité que je continue mon travail maintenant.»
Ce père âgé qui fut un majordome reconnu, qui a appris le métier à son fils et qui finira ses vieux jours dans une petite chambre sans lumière, dans le dénuement à la fois matériel et aussi sentimental.
Finalement, M. Stevens est une bien triste personne, destinée à finir ses jours comme son père, seul. Tout au long du roman, il nous donne envie de l’aider, de lui ouvrir les yeux sur le monde réel, lui dire que tout un monde de sentiments, d’émotions était à portée de ses mains. Une envie de lui dire que cette « dignité » qu’il m’est en avant n’est autre que sa jeunesse qu’il regrette. On peut comprendre que comme tout le monde, cet homme a peur de vieillir et voir partir sa dignité.
Le roman a reçu le prix littéraire le plus prestigieux d’Angleterre le Booker Prize et c’est vraiment mérité tant l’atmosphère des années 20/ 50 est très bien retranscrite. Il me donne l’impression que ce M.Stevens à l’égal de ses vieux messieurs aux vocabulaires et manières surannée que l’on peut rencontrer dans des maisons de retraites qui vous raconte les anecdotes qui ont émaillé leur vie. Ils vous captivent, vous charment et à la fin de la conversation, comme à la fin du roman, nous avons encore envie d’entendre encore ces histoires. J’aurai tant aimé continuer d’entendre M.Stevens me raconter les  » Vestiges des jours» anciens où il avait encore la « dignité » de pouvoir accepter son sort.
Encore un mot M.Stevens ?
« (..) un grand majordome doit pouvoir faire état de ses années de service en disant qu’il a consacré ses talents à servir un grand homme et, par l’intermédiaire de celui-ci, à servir l’humanité.»
Encore merci M.Stevens pour ce très grand moment de lecture que j’aimerai tant que vous profitiez chers lecteurs de mon humble blog.
Très bonne lecture à tous.
j’ai pris un énorme plaisir à vous la faire partager.

Référence film :


Je vous recommande également outre la lecture de ce roman, de regarder le film de James Ivory avec Anthony Hopkins dans le rôle de M.Stevens, Emma Thompson dans le rôle de Miss Kenton qui est sorti en 1993.




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