jeudi 19 avril 2018

Willy Ronis / Extension du domaine de l’humanisme à la photographie

Willy Ronis

Willy Ronis

Extension du domaine de l’humanisme à la photographie


Si nécessaire, Willy Ronis (1910-2009) justifierait à lui seul l’extension du domaine de l’humanisme à la photographie. Bien sûr, il ne fut pas le seul : Doisneau, Izis, Boubat, Brassaï… Comment définir ce courant qui ne fut pas une école ni même un mouvement ? Disons un mélange de réalisme social et de poésie du quotidien, qualifié de « réalisme poétique ». Ses principaux représentants (dès avant-guerre avec Marcel Bovis et d’autres) voulaient donner à voir l’infiniment humain en tendant à la société un miroir fraternel, au risque d’être taxés de « mièvrerie » ; ils privilégiaient la part du rêve tout en reflétant un imaginaire d’après nature qui fit son miel des mille et un incidents de la vie quotidienne ; elle était vécue comme un spectacle permanent et gratuit qui porte à l’optimisme malgré les difficultés de la vie ; on ne s’étonnera pas de les retrouver le plus souvent engagés à gauche ou parmi les chrétiens. On retrouve cet univers dans l’album Le Siècle de Willy Ronis (426 pages, 65 euros, éditions terre bleue) de Françoise Denoyelle.
Willy Ronis

Tout le livre, qui s’appuie sur une enquête rigoureuse dans les riches archives du photographe, semble conduit par un invisible fil d’Ariane. Ou plutôt un fil bien rouge : la naissance, l’épanouissement et la fidélité d’une conscience sociale. Lecture de Gorki, premiers reportages sur les grèves ouvrières, participation aux réunions de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires avec Boiffard, Cartier-Bresson, Chim, Capa, Man Ray, Kertesz, Germaine Krull, Eli Lotar, Gerda Taro, Brassaï… Le 14 juillet 1936 est son premier reportage d’envergure. Il n’a pas attendu la commande pour le réaliser. De toute façon, il sera photographe indépendant. Cette manifestation, il  devait en être, voilà tout, animé du romantisme prolétarien du film de Jean Renoir La Vie est à nous. Roness dit Ronis est né en 1910 à Paris dans une famille juive émigrée d’Odessa et de Kaunas. Père ouvrier retoucheur chez un portraitiste mondain, mère professeur de piano. Pour ses 16 ans, il reçoit un Kodak à soufflet 6,5 x 11 cm. C’est tracé… Universitaire et historienne de la photographie, l’auteur a travaillé sur le statut de l’image sous le Front populaire et sous le régime de Vichy, et sur le développement de leur marché entre les deux guerres. Autant dire qu’elle est là parfaitement à son affaire. Tous les Ronis y sont outre le photographe : le campeur, l’alpiniste, le skieur, l’amoureux de Belleville, l’homme à plume… Ah, Belleville Ménilmontant(Arthaud, 1954) commis avec l’ami Mac Orlan, un album qui a beaucoup fait pour que le fantastique social d’avant-guerre se métamorphose en pittoresque désuet, ce qui fut reproché à la photographie humaniste. On le suit pas à pas, jour après jour, avec une grande précision et une foule de détails, dans ses voyages, ses rencontres, ses doutes, ses désarrois, et ses repas, jusque dans ses plus grands regrets : n’avoir participé ni à la guerre d’Espagne ni à la Résistance –sans qu’on sache vraiment pourquoi. La postérité dira s’il était un artiste, mais on sait déjà que c’était un témoin. Grèves à la Snecma, mineurs polonais à Lens, et surtout la vie comme elle va au coin de la rue. Certains portraits portent son empreinte : Django Reinhardt en 1945, son frère Nin-Nin noyé dans la pénombre en second plan ; Jacques Prévert, pipe plutôt que clope, qui n’appartint pas qu’à Doisneau ; la trogne arcimboldesque de Fernand Léger ; l’avant-bras musculeux de Georges Carpentier ; et puis André Lhote encadrant un paysage d’Apt pour se l’approprier. Il travailla aussi bien pour Lifeet Vogue que pour L’Humanité ou Regards, le magazine illustré du PC. Et son reportage de mode pour les Lettres Françaises, agrémenté d’un long papier d’Aragon sur « L’art de prendre une photo pour les Lettres Françaises », est assez piquant. Comme le sont ses photos en couleurs : elles donnent l’impression d’avoir été prises à regret, comme des noir et blanc auxquelles on aurait rajouté au laboratoire une touche de couleur, mais une seule, comme cette rue Tholozé (1956) dont seule la devanture de la cordonnerie apparaît en rouge. C’est la France d’autrefois, une Atlantide engloutie celle des carcasses qui fument dans la cour des abattoirs de la Villette au petit matin, celle des vignerons de Cavignac aux prises avec le pinard du midi, celle d’une époque où le principe de précaution n’empêchait pas les patineurs de glisser sur le lac gelé du bois de Boulogne. Les découvertes y côtoient les icônes, plus nombreuses qu’on ne l’imaginait en pénétrant dans son univers. Ses photos les plus célèbres, et l’essentiel de son œuvre, il les réalisa entre la Libération et 1960, bien qu’il ne cessa jamais de photographier de son adolescence à sa toute fin. Cesse-t-on jamais de regarder ? Il travailla pour la SNCF sur le retour des prisonniers, aussi bien que pour la régie Renault. Quiconque l’a rencontré ne fut-ce qu’une seule fois a été frappé par son extrême courtoisie, la douceur de son sourire, sa bienveillance naturelle, l’optimisme de sa vision des choses, et son hypermnésie pour la moindre de ses prises de vues. Quasi-centenaire, toujours communiste dans l’âme (même s’il avait rendu sa carte du PC vers 1965), il continuait à arborer une allure de jeune homme.
« L’œuvre de Willy Ronis, sa quête de vérité dans le familier et l’universel, dans ce qui émeut et interroge, retient beaucoup et donne l’essentiel, traduit une plénitude, un  calme bonheur assez étranger à l’homme toujours inquiet et que la vie malmenât plus que beaucoup d’autres, sans que jamais son rêve d’harmonie ne l’abandonne ».
L’ouvrage de Françoise Denoyelle a ceci de remarquable que, au-delà de l’œuvre et de la vie de Willy Ronis, il offre un panorama de l’activité photographique en son temps. D’un certain point de vue, naturellement. Humaniste ? Si l’on veut. Une fois débarrassé des procès qu’on lui intenta et qui l’encombrent encore (nostalgie, mélancolie, folklore, misérabilisme), le label se révèle être à l’usage moins une auberge espagnole qu’on le craignait. Il y a bien une famille d’esprit derrière ce que ces images ont en commun. Mais en passant, cet album révèle que, derrière le témoin actif et le spectateur engagé, si souvent présenté comme tel à l’exclusion de toute autre préoccupation, le reporter-illustrateur (Ronis lui avait substitué l’expression de « photographe polygraphe ») avait aussi un véritable souci esthétique, formel, graphique. Celui d’un artiste. Grâces soient rendues à l’auteur de ce vrai beau livre d’avoir su faire entendre le timbre de la voix d’un photographe en donnant à voir son propre regard sur le siècle.
(« Chez Victor ; « Grève chez Citroën, la syndicaliste Rose Zehner, 1938 ; , impasse Compas, Paris XIXème, 1955 »; « Pluie place Vendôme, 1947 » photos Willy Ronis; « Place de la Concorde, 1952)







mercredi 18 avril 2018

Elena Ferrante en proie à son nouveau nom






Elena Ferrante en proie à son nouveau nom

Elena Ferrante en proie à son nouveau nom


On gagne à séparer les livres du bruit qu’ils font. Les scoops aussi. Et pourquoi pas les livres des auteurs qui les ont faits. Quelques jours après que Claudio Gatti, un journaliste italien spécialisé dans les grandes enquêtes sur les trafics d’être humains entre l’Afrique et l’Europe, les pots-de-vin versés par des multinationales en Algérie et au Nigeria, ou le soutien logistique de la CIA aux avions turcs et quataris transportant des armes en Libye et en Syrie, ait révélé urbi et orbi grâce au relais de Mediapart, d’Il Sole 24 Ore, de la Frankfurter Allgemeine Zeitung et de la New York Review of Books, rien que ça, en donnant à sa révélation la dimension de Panama papers à la sauce culturelle, la véritable identité d’Elena Ferrante qui se protège derrière un pseudonyme inviolé depuis 1992 malgré l’immense succès rencontré par sa tétralogie romanesque traduite dans une quarantaine de langues (L’Amie prodigieuse et le Nouveau nom traduits de l’italien par Elsa Damien, de même que Celle qui fuit et celle qui reste à paraître en janvier toujours chez Gallimard puis Folio, en attendant la suite Storia della bambina perdura), la question revient, lancinante, pas vraiment indispensable à notre intelligence de la marche inexorable de l’Histoire mais bien utile à notre compréhension des mécanismes de la société : était-ce bien nécessaire ?
Un mot de la méthode et des moyens de l’enquête. Dans un premier temps, le journaliste a utilisé l’armement conventionnel : malgré leur qualité de « romans d’apprentissage féministe », les textes en question ont été soumis à la brutalité d’une analyse lexicométrique à l’aide d’un logiciel apte à relever les similitudes entre plusieurs textes (thèmes, style, mots, mais aussi longueur des phrases, récurrence des verbes, combinatoire, séquences grammaticales etc), bref de quoi établir des probabilités de ressemblance. Il en est ressorti que la manière d’Elena Ferrante n’était pas sans rappeler celle de Domenico Starnone, soupçon qui avait déjà été établi par d’autres journalistes. Or celui-ci est également le mari de la traductrice Anita Raja, laquelle a notamment transporté en italien une partie de l’œuvre de l’allemande Christa Wolf, écrivain auquel ils ont été liés. Outre la possibilité d’une « coproduction » du couple, cela insinue également celle d’une influence de l’écrivain allemand.
Dans un second temps, l’enquêteur a resserré la focale sur Anita Raja, 63 ans, qui travaille chez son éditeur E/O. Et là, il a employé l’arme de destruction massive, se livrant notamment à l’épluchage de ses comptes. En examinant à la loupe son train de vie et les flux financiers de l’éditeur, il s’est rendu compte que ces quinze dernières années, elle avait réussi à acheter un appartement hors de prix à Rome ainsi qu’une maison en Toscane, ce que même son augmentation de salaire, spectaculaire mais injustifiée, ne lui permettait pas.
1959 ITALY. Rome. 1959. Image envoyÈ ‡ Fannie Escoulen (Transaction : 632563042832812500) © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
C’est peu dire que ces révélations ont démoli Elena Ferrante. Elle s’est gardée de tout commentaire de même que son éditeur. Quand on pense le tome 2 de L’Amie prodigieuse(L’amica géniale ) paru cette année en français s’intitule Le Nouveau nom ( Storia del nuovo cognome)… Dans l’histoire littéraire, d’autres femmes ont avancé sous un patronyme masqué de George Sand à Virginie Despentes en passant par George Eliot, Pauline Réage, Grisélidis Real… Avec Elena Ferrante, on se trouve face à un cas d’école étant donné son immense succès international et sa volonté affichée de conserver confidentielle sinon secrète son identité. Les cyniques y verront une stratégie éditoriale, argument qui perd toute pertinence sur la durée (un quart de siècle que cela dure, tout de même). Et les complotistes observeront que l’affaire éclate opportunément à la veille de l’attribution du prix Nobel de littérature par des académiciens suédois dont quelques uns passent pour être sérieusement ferrantisés.
Par sa sincérité, l’autodéfense de l’auteur a souvent découragé les curiosités les mieux armées. Seulement voilà, son éditeur ayant eu un jour assez de refouler les innombrables demandes d’interviews venues de partout, et « pour répondre au désir sain des lecteurs de mieux la connaître », lui a conseillé de publier un essai autobiographique. Paru sous le titre  La Frantumaglia (2003) sous-titré Itinéraire d’un écrivain, on y apprenait que sa mère était couturière à Naples, ville dont elle connaissait elle-même le dialecte pour y avoir vécu avec ses trois soeurs … Or l’enquête scandaleuse établit que sa mère était en réalité une rescapée de la Shoah, que Ferrante est plus romaine que napolitaine etc Avec le recul, le moins qu’on puisse dire, c’est que cette initiative n’a pas été des plus heureuses car en multipliant les fausses pistes, elle a accru l’ambiguïté autour du cas Ferrante.
Pas sûr que l’enquêteur ait la moindre idée de la notion de mentir-vrai chère à Aragon. Son enquête est pleine de suppositions, d’insinuations, d’hypothèses. Pour sa défense, le journaliste avance que lorsqu’on devient un auteur de best-sellers internationaux, qui plus est « l’italienne la plus lue dans le monde », on est, qu’on le souhaite ou non, un personnage public soumis de fait, si l’on comprend bien, à la tyrannie de la transparence. On aimerait bien qu’un muckrackernous révèle si oui ou non Donald Trump a payé ses impôts depuis des années, histoire de l’enfoncer un peu plus (encore que, hormis l’assassinat d’un enfant, on ne voit pas ce qui pourrait dissuader ses électeurs de voter pour lui). Car il y a une certaine noblesse (mais oui, parfaitement) dans l’activité du fouille-merde dès lors qu’il fait exploser la vérité sur des scandales tels que les écoutes du Watergate, le sang contaminé etc Mais là ? Le tollé suscité par le scoop de Claudio Gatti ne dément-il pas la curiosité supposée du public pour la véritable Elena Ferrante ?
Dans leur majorité, ses lecteurs ont dénoncé l’intolérable invasion de sa vie privée, et la violence morale exercée contre celle qui ne veut rien d’autre que publier ses romans sans avoir à entrer dans le cirque de la promotion, de la peoplelarisation et de l’exploitation de son image d’auteur. Au nom de quel argument suprême irait-on violer le droit de la personne sur sa vie, lequel n’existe pas vraiment mais pourrait s’inspirer du droit de la personne sur son image qui lui existe bien et interdit à un média de publier une photo d’une personne si elle s’y oppose, celle-ci étant qualifiée de « personnalité publique » ou pas. Il n’empêche. Aucun regret du côté de Mediapart, où l’on dénonce « un concert de bien-pensance » tout en déplorant :
 « On considère trop souvent que la sphère culturelle est un ailleurs, où le journalisme d’enquête classique n’a pas sa place. »
thSes nombreux lecteurs craignent que, sous le coup de l’abattement, elle ne renonce vraiment à écrire comme elle l’a laissé entendre. D’aucuns lui conseillent de prendre un nouveau pseudonyme mais c’est trop tard désormais : qui qu’elle ait été et quel que soit son nom, son état-civil, son identité, elle demeurera à jamais Elena Ferrante. Elle qui voulait se libérer de l’angoisse qu’engendre la notoriété en s’abritant derrière un nom de plume, c’est raté même si ça a marché durant vingt-cinq ans.Elena Ferrante avait écrit, avant la publication de son premier livre :
«Je pense que les livres, une fois qu’ils sont écrits, n’ont pas besoin de leurs auteurs. S’ils ont quelque chose à dire, ils trouveront tôt ou tard des lecteurs» 
Pas sûr que, pour autant, l’affaire relance la querelle Proust/ Sainte-Beuve sur le moi intime et le moi social de l’écrivain («un  livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices”) ni le post-structuralisme des années 1968-1969 vu à travers les analyses sur la nature de l’auteur de Michel Foucault et de Roland Barthes (“la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur”). Alors, faut-il accabler Claudio Gatti ? Toujours confortable de hurler avec les loups. En l’espèce, ce serait vain. Il est plus intéressant de s’interroger sur ce que cela révèle au fond. Car si l’on en juge par l’indignation manifestée par des écrivains (Erri de Luca etc) et par la vox populi en ligne, on ne lui pardonne pas d’avoir appliqué à la romancière de l’Amie prodigieuse le même traitement qu’il réserve d’ordinaire aux fraudeurs et trafiquants, dénonciations dont ces mêmes lecteurs seraient les plus prompts à le féliciter.
Ce qui justifierait cette exception, ce n’est pas seulement le prestigieux statut d’écrivain : c’est la personnalité supposée d’Elena Ferrante, l’incontestable lien créé au gré des parutions entre elle et son public, la chaleur, l’intimité, la passion qui constitue ce fil invisible mais ténu. Car enfin, lorsqu’à l’issue d’une longue traque des plus fins limiers de la presse littéraire la véritable identité d’Emile Ajar a été percée à jour, l’orgueilleux embarras de Romain Gary n’a rien suscité de tel, plutôt un coup de chapeau à la supercherie et à la qualité du camouflet adressé au milieu qui n’y avait vu que du feu. Rien de commun avec la solidarité qui se manifeste depuis quelques jours entre les lecteurs et « leur » auteur, celle qui les accompagne depuis quelques années et les a enchantés, éblouis, émus, passionnés avec cette histoire d’amitié entre Elena aidée par son institutrice et Lila la surdouée qui doit abandonner l’école pour aider sa famille, deux filles issues de familles pauvres dans la Naples à la fin des années cinquante, de l’adolescence à l’âge adulte.
 Maintenant que l’on sait le véritable patronyme d’Elena Ferrante, il ne reste plus qu’à établir de quoi Claudio Gatti est vraiment le nom.
(Photos Sergio Larrain et Henri Cartier-Bresson)

mardi 17 avril 2018

ELENA FERRANTE / Le Nouveau Nom


Elena Ferrante
Le Nouveau Nom

Voici une saga romanesque addictive, une fiction intime et politique d'une intelligence et d'une sensibilité époustouflantes, signée par l'énigmatique Elena Ferrante, pseudonyme derrière lequel nul ne sait qui se cache. Après L'Amie prodigieuse (éd. Gallimard, 2014, aujourd'hui en poche chez Folio), Le Nouveau Nom prolonge le parcours de Lila Cerullo et Elena Greco, adolescentes inséparables. Avec elles, nous traversons les années 1960 à Naples, où le déterminisme social n'est pas un vain mot. Lila et Elena ont chacune leur méthode pour tenter d'échapper à la soumission patriarcale et à la pauvreté des bas quartiers. La brillante et provocante Lila abandonne l'école pour se marier avec un homme riche. Elena, elle, poursuit ses études et rompt avec le passé en quittant la ville.
Au-delà de l'opposition apparente de ces deux trajectoires, Elena Ferrante décrit un monde où les filles n'ont guère le choix : soit ressembler à leur mère, s'épuiser entre l'usine et la cuisine, subir la violence des hommes ; soit s'échapper, revêtir un masque, et craindre pour toujours de retomber dans cet univers familial originel qui leur colle à la peau comme une mauvaise odeur. Quand Lila se bat comme un animal en fonçant pour éviter de réfléchir, Elena traîne sa culpabilité de classe, cherche à se défaire de son accent et de ses vêtements modestes.
Mais le roman-fleuve d'Elena Ferrante — qui comprendra quatre tomes — est avant tout l'histoire de deux amies, nées au même moment, dans le même quartier, et dont l'indéfectible lien, soixante années durant, sera fait d'amour et de désamour, de ruptures, d'abandons et de retrouvailles. A travers ses descriptions précises, et grâce à son écriture charnelle, l'auteur révèle les affections et les jalousies déchirantes, les désirs sexuels qui virent au dégoût, le besoin constant d'échapper au quotidien, dans une ville gangrenée par la Camorra. Pour ­Lila comme pour Elena, la liberté vaut de l'or et elles n'en finissent pas de payer leur dû. — Christine Ferniot

Storia del nuovo cognome, traduit de l'italien par Elsa Damien, éd. Gallimard, coll. Du monde entier, 560 p., 23,50 €.

TÉLÉRAMA


lundi 16 avril 2018

Elena Ferrante / Celle qui fuit et celle qui reste / L'Amie prodigieuse III


Elena Ferrante

Celle qui fuit et celle qui reste. L'Amie prodigieuse III

Dans ce troisième volet, on suit avec passion Elena et Lila, les deux amies d'enfance, trentenaires en 1968.
Au coeur de tous leurs sentiments, de tous leurs actes : amour et haine, désir et dégoût, envie de rester et de partir, de réussir et de disparaître. Dans une langue classique et crue tout ensemble, à travers des scènes tendres ou sauvages, Elena Ferrante ne fait pas de cadeau à ses personnages, toujours tiraillés entre des pulsions contradictoires. Et dans la crasse, la pauvreté ; sous le soleil et les cris des épouses et des mères humiliées... Au début des années 1950, machos, mafieux et fascistes hantent les quartiers populaires et violents de Naples où grandissent, s'épaulent et se jalousent Lila et Elena, amies et ennemies d'enfance. La mystérieuse romancière y est née aussi, il y a soixante-treize ans, qui refuse depuis ses débuts littéraires (L'Amour harcelant, paru en 1992 et traduit en français en 1995) de révéler sa véritable identité. Celle qui excelle, avec outrance et férocité shakespeariennes, à suggérer les passions du moindre micro-personnage de sa tétralogie revendique en effet l'anonymat. Pour faire goûter sans écran son écriture, affirme-t-elle. Mais au risque d'exaspérer la presse italienne, qui n'en finit pas d'enquêter sur celle qui a, malgré tout, offert son prénom d'emprunt à sa narratrice, Elena, la féministe du duo — Elena choisit de faire des études, d'écrire, de quitter Naples pour fuir la misère et la soumission des mères. Comme Ferrante ?
Les lecteurs se moquent de ces querelles médiatiques. De par le monde, ils sont 5 millions qui ont déjà frémi aux deux premiers tomes : L'Amie prodigieuse (2011) et Le Nouveau Nom (2012) (1) . Le troisième, Celle qui fuit et celle qui reste, ne les décevra pas. Avec les mêmes violence et efficacité romanesques, on y retrouve Elena et Lila, chacune apparemment parvenue à se libérer à sa façon. Choisissant le mariage à 16 ans, Lila bosse désormais à l'usine et reste la plus fulgurante des deux, la plus destructrice aussi ; Elena assume mal le milieu intellectuel et l'exil à Florence qu'elle a pourtant ardemment désirés.
L'Italie des années 1968-1970, où toutes deux approchent de la trentaine, est déchirée entre attentats terroristes et luttes prolétariennes. C'est l'époque noire des Brigades rouges dont Elena Ferrante nous fait sentir les chaos propices à tous les débordements, sans les expliciter ni les caricaturer. Ainsi sa saga familiale et locale se fait-elle charnellement politique et sociale. Car le féminisme italien se renforce aussi dans ces années-là. Elena s'y consacre. Tout en continuant de rêver, en midinette et toute mariée qu'elle est, à son premier amour, l'inaccessible Nino qu'avait séduit Lila, qui, elle, milite maintenant con­tre les patrons et devient insaisissable. Les deux amies ne se voient plus. Se téléphonent de moins en moins. Elena rêve de voir mourir Lila : « Ce n'était pas de la haine : je l'aimais de plus en plus et n'aurais jamais été capable de la haïr. Mais je ne supportais pas le vide de sa dérobade. »
Une des forces de Celle qui fuit et celle qui reste est d'écrire, telle Elena tout au long du récit, cela même qu'elle saisit mal, qui n'est pas clair dans son esprit. Ainsi pousse-t-elle à cheminer, à penser avec elle. A « devenir » aussi : « Ce verbe m'avait toujours obsédée... Je voulais devenir sans même savoir quoi. Et j'étais devenue, ça c'était certain, mais sans objet déterminé, sans vraie passion, sans ambition précise. J'avais voulu devenir seulement parce que je craignais que Lila devienne Dieu sait quoi en me laissant sur le carreau. Pour moi, devenir, c'était devenir dans son sillage. Or je devais recommencer à devenir mais pour moi, en tant qu'adulte, en dehors d'elle. » Voulant comprendre la disparition de Lila et la fin ( ?) d'une amitié amoureuse, Elena Ferrante insinue à merveille la cruauté assassine des amitiés et des amours. Avant qu'elles ne se fassent peut-être rédemptrices ? On le découvrira, avec avidité, dans le quatrième et dernier tome. — Fabienne Pascaud

(1) Ces deux tomes sont en collection Folio.

L'Amica geniale : Storia di chi fugge e di chi resta, traduit de l'italien par Elsa Damien, éd. Gallimard, 480 p., 23 €.


dimanche 15 avril 2018

Elena Ferrante / La plage dans la nuit




La Plage dans la nuit

Marine Landrot
Telerama n°22
Mis à jour le 20/11/2017. Créé le 05/10/2017.

La plage dans la nuit


[La spiaggia di notte]
Trad. de l'italien par Elsa Damien. Illustrations de Mara Cerri
Albums Junior, Gallimard Jeunesse
Parution : 07-09-2017
Jusqu’à présent, il y avait Le Clézio, Modiano, Ionesco, et même Sylvia Plath, qui permettaient aux enfants de lire les mêmes auteurs que leurs parents. Mais le partage restait confidentiel, et réservé aux connaisseurs.

Les petits observateurs auront remarqué que Maman avait longtemps trimballé dans son sac un mystérieux livre, avec une fille qui faisait du hula hoop sur la couverture, et que maintenant, c’est Papa qui l’a sur sa table de nuit.

Ceux qui savent lire auront forcément demandé si le bouquin donnait la recette pour se faire une amie prodigieuse. Qu’ils se réjouissent : Elena Ferrante, la romancière qui captive les grands en ce moment, s’est fendue d’une histoire pour la jeunesse et ne s’est pas moquée du monde, loin de là. Commençons par le bémol : l’illustration, plutôt laide, ne met pas le texte en valeur. Il faut passer outre, peut-être en lisant le livre à voix haute, pendant que l’enfant dessine ou regarde par la fenêtre. Car ce conte est une merveille. Il parle d’attachement et de jalousie, de sauvetage et de parcours existentiel, comme il se doit chez Ferrante. Sauf que les deux amies qui fusionnent, se déchirent et se retrouvent, ne sont pas deux gamines des années 1950, mais une poupée et sa propriétaire, perturbées par l’arrivée d’un chat dans leur paisible existence. 






samedi 14 avril 2018

Elena Ferrante / L'enfant perdue


L'enfant perdue


L’hypnotisante saga napolitaine touche hélas à sa fin. Ecriture volcanique et souffle shakespearien. Un dernier volume qui tient toutes ses promesses.
Est-ce la fin de cette saga prodigieuse ? Prodigieuse, comme l’amitié folle liant, soixante ans durant, deux Napolitaines nées en 1944, dans les quartiers pauvres soumis à la Mafia. La blonde Lena (narratrice de la tétralogie) a fait des études, un brillant mariage, est devenue écrivain. La brune Lila, autodidacte diaboli­quement intelligente, est restée convulsivement attachée à sa cité, a réussi à y faire régner sa loi et son sens des affaires. On ne veut croire que ce soit l’ultime épisode de leurs destinées. Même si Elena Ferrante paraît ici perversement boucler la boucle des quelque deux mille pages qu’elle aura écrites avec le génie du coup de théâtre, du suspense, du rebondissement. Pour­quoi pas la même histoire vue à travers Lila ? D’autant que Lena l’imagine avec jalousie et terreur à la fin du livre…
Si les quatre volumes de L’Amie prodigieuse ensorcellent (et celui-ci particulièrement), c’est qu’y règne l’ambiguïté. On peut s’adorer et s’y détester à la fois, être mère et irresponsable avec ses enfants, fidèle et infidèle à soi-même, aux autres, dire la vérité et mentir. Le récit époustoufle parce qu’il porte, sans jugement aucun, toutes les contradictions de l’humaine condition. Shakespearien dans son mélange de styles, de tons, du grotesque au tragique, du sensuel au sanglant. Naples et sa politique corrompue, sa splendeur, sa misère et ses catastrophes naturelles (ici , le tremblement de terre de 1980) en reste la principale héroïne, sur fond d’Italie en proie aux violences, de l’après-guerre à aujourd’hui. Elena Ferrante — dont on ignore toujours la réelle identité (1) — brasse admirablement l’historique et l’intime, le politique et le conte, au rythme d’un feuilleton-mélodrame qu’on ne peut abandonner, découpé qu’il est en courts chapitres faciles à dévorer. Sans l’entrave de vaines descriptions ou de besogneux commentaires. Tout y est incarné à travers l’action-réaction permanente des deux fusionnelles amies, qui se construisent et se détruisent, s’aiment et se haïssent, partagent amants, familles et enfants…
Une manière d’écrire électrique, tout en muscles, sensations et images, qui sensibilise à merveille à la langue et aux mots, telles Lena et Lila, qui passent du dialecte napolitain à l’italien selon les désirs et les rages. Elena Ferrante nous fait goûter ainsi aux charmes de l’écriture bien au-delà des milles péripéties qui menacent sans fin ces existences volcaniques et absurdes, d’où le sens peu à peu s’efface. Chez elle, la manière de le raconter magnifie le pire.
(1) Lire Télérama no 3547, p. 27.

Storia della bambina perduta, traduit de l’italien par Elsa Damien, éd. Gallimard, 560 p., 23,50 €.

vendredi 13 avril 2018

Elena Ferrante / Tu veux bien être mon amie prodigieuse ?


Tu veux bien être mon amie prodigieuse ?

Un inconnu, un lieu, un livre… De rame en rame, les fillettes italiennes nées de la plume survoltée d’Elena Ferrante courent entre les mains des voyageurs. Et trouvent de nouvelles copines. Comme la dame au rouge à lèvres rouge.
Un internaute amateur de verres aux trois quarts vides fait remarquer, en commentaire du précédent billet, que les passagers du métro lisent moins souvent qu’ils ne jouent à Ecrase-bonbon. Certes, mais si on regarde bien, on observera qu’ils se livrent en ce moment à une autre activité moutonnière, voire « furetière », bien plus plaisante. En effet, depuis quelque temps, un furet venu du Sud court entre les mains de lecteurs anonymes. Un même livre de poche s’exhibe partout, dans les wagons, sur les quais, dans les halls de gare et les salles d’attente. Il n’y a pas écrit Guillaume Musso sur la couverture, ni Gilles Legardinier, ni Marc Levy. Juste la photo en noir et blanc d’une fillette campée sur ses deux jambes écartées, la tête en virage pleine vitesse, les hanches en turbine à l’intérieur d’un hula hoop. Et derrière elle, une autre gamine qui rigole, avec ses collants trop grands pour elle. Laquelle est « l’amie prodigieuse » annoncée par le titre du livre ? Peu importe : toutes deux sont devenues les amies prodigieuses d’une foule de lecteurs qui n’avaient pas du tout prévu de se laisser embarquer par ces pipelettes italiennes d’une autre époque. Il ya deux ans, le nom d’Elena Ferrante était inconnu à tous ces gens, les plus cultivés confondaient avec Elsa Morante, les plus incultes croyaient qu’il s’agissait d’une marque de vêtements. 
Pour l’instant, tout le monde en est au Tome 1, sous la terre parisienne. Pourtant, le tome 2 est paru en poche aussi, mais la majorité des lecteurs rencontrés n’a pas encore dépassé la page 35. Il faut dire que la concentration est requise, pour s’immerger dans ce vivier napolitain. La romancière a d’ailleurs prévu un glossaire des personnages, en début de livre, pour faciliter la circulation. Et si on ne s’accroche pas, on a vite fait de se faire éjecter de l’histoire, comme les petites héroïnes se font littéralement jeter par la fenêtre de chez elles !

La dame qui lit dans le métro est une nouvelle venue dans la bande des filles. Une nouvelle copine d’Elena et Lila. Rouge à lèvres appuyé, alliance en évidence, elle a besoin de montrer qu’elle est une femme. Plutôt tome 2 que tome 1, donc, comment réagira-t-elle face aux (més)aventures matrimoniales de Lila ? L’épisode arrivera vite. Car Elena Ferrante a la plume qui vole, la plume qui survole parfois, la plume qui file dans le vent. Sa littérature se lit à toute allure. C’est peut-être le secret de son succès. Cette femme est de son temps, car elle ne prend pas le temps. La lire donne l’impression de se passer Rocco et ses frères en accéléré. Sous contrôle, raide et mesurée, la lectrice du jour n’a pas l’air du genre à laisser ses futurs enfants brailler dans la cour de son immeuble. Elle tient un billet de la Philharmonie comme marque-page. Plus andante qu’allegro, sa partition de vie. Pas sûr que cela colle longtemps avec l’amie prodigieuse.


jeudi 12 avril 2018

La saga d'Elena Ferrante