mardi 25 juillet 2017

Isabelle Huppert incarne la troisième édition de "Women in Motion"


Isabelle Huppert incarne la troisième édition de "Women in Motion"

Par Baptiste Erondel | Le 15 mai 2017

Isabelle Huppert, l'actrice doublement récompensée à Cannes, incarne la troisième édition de «Women in Motion» organisée par Kering pendant le 70e Festival.

Claudia Cardinale sur l'affiche du Festival, Isabelle Huppert pour «Women in Motion». Deux icônes pour un grand événement. À l'occasion du 70e anniversaire du Festival international du film de Cannes, qui se tiendra du 17 au 28 mai 2017, Kering, partenaire officiel, a choisi un portrait d'Isabelle Huppert pour le visuel de la troisième édition de «Women in Motion».
Kering s'est tourné vers une actrice saluée pour sa filmographie exceptionnelle auprès des plus grands metteurs en scène du monde entier. Que représente-t-elle aux yeux de la Croisette ? Une icône du septième art, récompensée à deux reprises à Cannes par le prix d'interprétation féminine, avant d'être présidente du jury en 2009. Isabelle Huppert ne fait que peaufiner une empreinte déjà marquée sur la Croisette.

"Women in Motion", porte-parole des femmes à Cannes



Isabelle Huppert égérie du Women in Motion 2017
«Women in motion» met à l'honneur les femmes et leur rôle dans le 7e art.
Depuis désormais trois ans, «Women in Motion» met en lumière la contribution des femmes au cinéma à travers des discussions de grandes personnalités tout au long du Festival. L'événement a pour ambition de faire converger les regards vers le rôle clé des femmes dans le cinéma, et l'importance de continuer à y mener le combat sur les questions de l'égalité, et d'en favoriser l'accès aux jeunes talents féminins.
En 2016, «Women in Motion» avait réuni de grands noms tels que Jodie FosterJuliette BinocheSusan SarandonSalma Hayek Pinault ou encore Houda Benyamina. Difficulté à financer les films, inégalités salariales ou encore manque de représentation, les Talks abordent des thèmes cruciaux. L'occasion pour les journalistes et les professionnels de débattre sur la place des femmes dans le septième art.
Cette année «Women in Motion» attribuera donc son prix à Isabelle Huppert, l'une des figures les plus inspirantes du monde du cinéma qui a su multiplier les prises de risque artistique et imposer son style, allant de la comédie au drame. Quant au prix Jeunes Talents, doté d'un soutien financier de 50.000 euros, il sera cette année décerné à Maysaloun Hamoud. La jeune réalisatrice et scénariste palestinienne a signé en 2016 Je danserai si je veux (Bar Bahar), premier long-métrage qui suit le quotidien de trois jeunes femmes palestiniennes vivant à Tel Aviv, partagées entre leur désir d'indépendance et les traditions familiales.


Cannes souhaite valoriser les femmes

Les organisateurs du Festival de Cannes ont eu l'occasion d'évoquer l'événement, très attendu sur la Croisette. «Nous sommes très heureux qu’une initiative qui vise à valoriser la contribution des femmes s’épanouisse au sein du Festival et gagne chaque année en visibilité», a confié Thierry Frémaux, délégué général. «Il est important que tous aient la possibilité de s'exprimer sur le sujet, partager des faits concrets sur des situations d'inégalité, et proposer des moyens pour les combattre.»
Pour Pierre Lescure, président du Festival, «la défense de cette cause mérite l’attention de tous, et il est primordial de sensibiliser à ce sujet les nombreux festivaliers reçus chaque année». Une déclaration qui s'associe parfaitement aux paroles de François-Henri Pinault, directeur de Kering, qui n'hésite pas à décréter l'urgence de faire progresser l’égalité entre femmes et hommes. «Elle est au cœur des priorités.»



lundi 24 juillet 2017

Isabelle Huppert / "Je ne crois pas au cinéma féminin"


Isabelle Huppert : "Je ne crois pas au cinéma féminin"

Par Isabelle Giordano | Le 22 mai 2017

Elle est le visage de la 3e édition des rencontres Women in Motion, il en est l'initiateur. Avec François-Henri Pinault, P.-D.G. du groupe Kering, débat sur la place des femmes dans le cinéma.

Une actrice, Isabelle Huppert, un chef d’entreprise, François-Henri Pinault : dans les salons d’un grand hôtel parisien, que peuvent-ils avoir à se dire ? Ils ont pourtant des points communs et aiment réfléchir, chacun à sa manière, à l’image et aux droits des femmes. Isabelle Huppert s’apprête à présenter deux films (1) à Cannes et rentre d’un de ses nombreux voyages, où UniFrance l’accompagne parfois, en promotion ou en tournage. Insatiable curieuse, elle aime parcourir la planète.
François-Henri Pinault se prépare à se rendre au Festival de Cannespour la troisième édition de Women in Motion, un rendez-vous devenu incontournable, qui œuvre pour mettre en lumière le rôle et le talent des femmes dans le cinéma, organisé par le groupe de luxe Keringqu’il dirige. Conversation à trois autour d’une tasse de thé vert.
Isabelle Giordano. - J’aimerais commencer par une question à tous les deux : êtes-vous contente d’être une femme, êtes-vous heureux d’être un homme ?
Isabelle Huppert.
 - Oui, je suis heureuse d’être une femme ! J’ai l’impression que c’est tout de même plus facile que d’être un homme. Même si j’ai bien conscience des nombreux problèmes, de tous les obstacles auxquels une femme est confrontée tout au long de sa vie. Si j’étais un homme, je serais encore plus attentif aux femmes. Je serais un homme féministe. Mais je ne parle pas que des qualités, j’aurais beaucoup de défauts aussi. J’aurais toujours envie qu’on s’occupe de moi, je serais irresponsable. Je serais un homme impossible, heureusement, je suis une femme !



François-Henri Pinault et Isabelle Huppert
Isabelle Huppert: Je serais un homme impossible, heureusement, je suis une femme!
François-Henri Pinault. - Je suis content de mon sort, mais j’aimerais bien passer rien qu’un moment dans la peau d’une femme. Juste pour comprendre certains mécanismes psychologiques. Quand j’ai commencé à m’impliquer dans la cause des femmes, une chose m’a intrigué : pourquoi, à un niveau de compétences et de responsabilités égales, les comportements des hommes et des femmes peuvent-ils être si différents ? Les femmes n’expriment pas leur ambition professionnelle de la même manière que les hommes. Des études montrent que les femmes au pouvoir utilisent des talents et des recettes bien à elles ; elles ont des réflexes de management différents des hommes, ce qui est complémentaire, mais elles n’en sont pas toujours conscientes.
La sortie mondiale de Elle a été un succès constaté à chaque voyage que nous avons fait ensemble, de New York à Tokyo. Pourquoi ce film provocant a tant plu, notamment aux États-Unis ?
I. H.
 - Parce qu’il s’agit d’une femme libre qui sort des stéréotypes, mi-victime mi-vengeresse, beaucoup plus machiavélique. Je pense que l’attraction pour le film vient de l’alliage subtil entre force et vulnérabilité. Il y a la partie émergée de l’iceberg - la provocation, les scènes dérangeantes, et la partie immergée, la fragilité, la complexité…Le tout soulevant plus de questions qu’il n’apporte de réponses, puis il y a l’humour et la distance qu’il impose.
C’est aussi un film qui détonne dans l’Amérique de Trump…
I. H.
 -Et dans l’Amérique en général, qui reste un pays très puritain. Mais pour autant il ne faut pas non plus prendre tous les Américains pour des grenouilles de bénitier ! Aussi puritains soient-ils, ils ont tout de même été capables d’encenser Paul Verhoeven.
F.-H. P. -Les États-Unis aiment Isabelle Huppert, je le constate lorsque j’y voyage. J’ai beaucoup apprécié le film de Paul Verhoeven. Tout comme mon épouse (NDLR : l’actrice Salma Hayek), qui est aussi très admirative des choix d’Isabelle. Ce que j’apprécie, c’est qu’elle n’est jamais dans la facilité. J’aime son audace.

Isabelle Huppert
Isabelle Huppert: “Pour une actrice, c’est peut-être encore plus difficile d’être vraiment libre et de faire des choix audacieux.”
Lors de la campagne pour les Oscars, on a vu les actrices Jessica Chastain et Annette Bening porter le badge «I love Isabelle Huppert» : quelle déclaration !
I. H.
 - (Elle sourit.) Je crois que ce qu’elles aiment surtout, c’est ma possibilité de faire certains films. Elles envient ma liberté qu’elles ont moins ou peu, c’est une réalité. Aux États-Unis, les actrices n’ont pas toujours accès à la même diversité de rôles que nous. Les personnages féminins intéressants et subversifs sont nettement moins nombreux dans les scénarios américains. Les actrices que vous citez ont un réel attrait pour le cinéma d’auteur, un genre qui doit beaucoup au cinéma français. Nous avons un cinéma qui fascine le monde entier, car nous sommes capables de raconter des histoires singulières, transgressives.
Quels sont les personnages d’Isabelle Huppert qui vous ont le plus marqué ?
F.-H. P. 
-Sans hésiter, la Pianiste.
I. H. - C’est drôle, c’est toujours ce film que les gens citent…
F.-H. P. - Il y a tant de vos rôles que j’ai aimés, comme dans Violette Nozière, la Dentellière, la Cérémonie… Je suis impressionné par ces choix périlleux et même parfois presque casse-gueule.
«Mon problème, déclara un jour à Cannes Agnès Varda (lors d’un débat avec Women in Motion, à Cannes, le 23 mai 2015), n’a jamais été d’être une femme dans le cinéma, mais de proposer quelque chose de novateur et libre.» Cette phrase vous ressemble, non ?
I. H. 
-Cette profession de foi s’entend différemment selon qu’on est une actrice ou une metteuse en scène. Pour une actrice, c’est peut-être encore plus difficile d’être vraiment libre et de faire des choix audacieux. Mais cette phrase d’Agnès Varda me fait penser à Nathalie Sarraute qui répugnait à parler de «littérature féminine». De la même manière, je ne crois pas trop au cinéma féminin. Cela n’empêche pas de défendre les droits des femmes. Aux États-Unis, c’est un sujet permanent dans le milieu du cinéma. Patricia Arquette avait bien eu raison de dénoncer l’inégalité salariale il y a deux ans.
F.-H. P. - Le sexisme persiste encore dans le cinéma. Je pensais que les choses s’étaient améliorées sur les plateaux de tournage ou derrière la caméra, pourtant on constate, par exemple, 42 % d’écart de salaire entre un réalisateur et une réalisatrice de long-métrage. C’est une moyenne, c’est énorme. Il existe une autre chose assez choquante et radicale : le droit de veto de certains acteurs sur leur partenaire féminine. Comme si une femme ne devait pas leur faire de l’ombre… C’est malheureusement assez fréquent, et les actrices n’ont pas leur mot à dire.



La France est l’un des seuls pays où il y a beaucoup de femmes cinéastes…
F.-H. P. 
-Oui, et c’est une différence majeure entre la France et l’Amérique. Les chiffres montrent qu’en Europe un réalisateur sur cinq est une femme, soit environ 20 % de femmes réalisatrices, ce qui est évidemment bien trop peu, mais plus que les 3 ou 5 % aux États-Unis. Au-delà de la réalisation, le scénario pourrait être le nouveau défi, la nouvelle conquête pour les femmes. En France, comme ailleurs, les scénaristes sont majoritairement des hommes, et les rôles réservés aux femmes sont parfois indigents ; je le vois parfois avec mon épouse en discutant des scénarios qu’elle reçoit. C’est le nerf de la guerre, au même titre que la production. On ne confie pas de gros budgets aux femmes : en Europe, presque 85 % des aides sont données à des réalisateurs masculins.
Isabelle, en recevant votre prix aux Golden Globes, vous avez évoqué le cinéma capable d’abattre «les murs et les frontières». Quel est son futur impact ?
I
 . H. - Cette référence à l’actualité, qui n’était d’ailleurs pas directement dirigée contre Donald Trump, avait pour moi une portée plus générale. L’art dépasse les frontières. Dans l’époque actuelle, ces propos sonnent comme un signal d’alerte contre la multiplication des discours racistes ou des appels à la haine.
Et vous, François-Henri Pinault, vous arrive-t-il aussi de vous servir de votre notoriété pour faire passer des messages ?
F.-H. P.
 - C’est moins une question de notoriété que de responsabilité. C’est une conviction familiale forte, pas seulement un penchant personnel. Je suis persuadé que dans le monde d’aujourd’hui, dans le chaos ambiant, un groupe comme Kering a une responsabilité importante, qui dépasse la sphère économique. Certes, il est important d’embaucher, de favoriser la croissance et l’emploi d’un pays. Mais l’entreprise doit aussi être le reflet de la société : aujourd’hui, 60 % de nos collaborateurs sont des collaboratrices. Ce fut une petite révolution interne. Et, à travers notre nous sommes armés pour nous attaquer à d’autres combats.


Pensez-vous que certaines femmes se doivent d’être des modèles inspirants ? François-Henri Pinault, votre mère, écologiste convaincue, semble être à l’origine de votre engagement ?
F.-H. P.
 - Oui, elle a beaucoup compté pour moi. Aujourd’hui, pour défendre les engagements qui me sont chers, j’ai choisi le cinéma. C’est le seul média capable de faire évoluer les mentalités. Je le vérifie chaque jour avec Women in Motion. Quand on choisit la lutte contre le sexisme - qui concerne aussi le monde du cinéma -, il est bon de s’appuyer sur des films, ou des personnes qui peuvent bousculer les préjugés, faire avancer la société. Le cinéma peut être un incroyable levier d’action.
I. H. -Je ne sais pas si une actrice peut être un guide ou un modèle, mais en tout cas, être libre, oui. Le cinéma peut être un art expérimental. Le théâtre encore plus. On peut y faire des expériences, risquer de ne pas plaire, tenter de multiples choses, varier les pistes.
Vous avez en commun d’être chacun parent de garçons et de filles. Les avez-vous élevés différemment ?
F.-H. P.
 - (Il sourit.) Il se trouve que nos fils sont amis, c’est le hasard, c’est aussi un point commun… J’ai éduqué mes fils avec un souci d’égalité et de respect vis-à-vis des femmes. L’égalité femme-hommeest un apprentissage qui débute dès les premières années.

François-Henri Pinault et Isabelle Huppert
François-Henri Pinault: “Pendant des siècles, l’art a été un domaine monopolisé par les hommes… Ce n’est plus vrai.”
Et vous Isabelle, comment étiez-vous avec votre fille et vos deux garçons ?
I. H.
 - Est-ce que je les ai élevés différemment ? Euh… J’aurais bien du mal à répondre à cette question… J’aurais dû me la poser avant, c’est un peu tard maintenant, au moins pour les deux aînés ! Je pense avoir procédé comme Monsieur Jourdain, sans le savoir j’ai eu la volonté de ne pas assigner telle ou telle tâche à l’un ou à l’autre, parce qu’ils étaient fille ou garçon. J’aimerais poser à mon tour une question à François-Henri : j’ai l’impression que le monde de l’art est très masculin, est-ce vrai ?
F.-H. P. - Je pense sincèrement que dans l’art contemporain, il y a autant d’artistes femmes et hommes. Je connais beaucoup de femmes peintres, photographes ou sculptrices. Je parle évidemment de l’art contemporain, car cela n’a pas été le cas pendant des siècles - et cela n’est toujours pas le cas dans d’autres domaines culturels d’ailleurs ! Question d’époque, de mœurs, de coutumes - pendant des siècles, l’art a été un domaine monopolisé par les hommes… Ce n’est plus vrai.
I. H. - Vu de loin, on a un peu cette impression. Pour une Louise Bourgeois ou une Annette Messager, combien d’artistes hommes ? Mais c’est une réalité qui est sans doute en train d’évoluer. Et c’est tant mieux.

F.-H. P. - À mon tour, j’ai une question pour Isabelle : aimez-vous faire des comédies ?
I. H. - Oui, la Pianiste ! (Elle rit de bon cœur.) Trêve de plaisanterie, il y a des moments très drôles dans la Pianiste. J’ai un peu de mal à délimiter clairement la comédie du drame, et je me méfie même de cette attraction un peu normative pour les «comédies» qui ramène le cinéma à sa seule fonction de divertissement. Mais je suis heureuse d’avoir fait des films comme Copacabana, les Sœurs fâchées, Huit Femmes, Signé Charlotte, Amateur… Tout ces films sont des comédies, mais pas seulement.
F.-H. P. - C’est étonnant : j’ai vu la plupart des films que vous citez, mais je vous associe surtout à des rôles sombres. En tout cas, je vous vois avant tout comme une femme qui défend ses personnages avec de la force, du mystère et une grande sincérité.
I. H. - Disons que sans trop me prendre au sérieux, le cinéma et le théâtre restent une affaire très sérieuse pour moi.
(1) Happy End, de Michael Haneke, en salles le 18 octobre. Et La Caméra de Claire, de Hong Sang-soo, en salles prochainement.


dimanche 23 juillet 2017

Isabelle Huppert / "Je me sens libre"




Isabelle Huppert : "Je me sens libre"

Par Laetitia Cénac 
Le 30 mai 2017

Fidèle à elle-même, Isabelle Huppert se livre avec conviction et enchante l’objectif de Peter Lindbergh.


Comment est-elle Isabelle, aujourd’hui ? Cheveux flamme, yeux vert-de-gris, parfum de fleurs blanches, vêtue d’un camaïeu de bleu, parme, violet, avec un sac à chaînette dorée dont le patchwork rassemble les mêmes tonalités. Une plage de temps libre s’ouvre devant elle. Il faut dire que six films sont en boîte : Madame Hyde, de Serge Bozon, Happy End, de Michael Haneke (1), Marvin, d’Anne Fontaine, Barrage, de Laura Schroeder (2), la Caméra de Claire, de Hong Sang-soo, et Eva, de Benoît Jacquot, dont deux - ceux de Haneke et de Hong Sang-soo - ont été présenté à Cannes. Et que fait-elle, Isabelle, quand elle ne tourne pas pour le cinéma ? Ou qu’elle n’arpente pas les planches d’un théâtre ?
Elle se promène des heures, comme hier dans Paris, où la lumière était si belle, prend une photo de pont, qu’elle poste sur son Instagram, et puis dialogue avec son double imaginaire… La voici, l’humeur badine, devant un café, dans le salon céladon d’un hôtel rive gauche.


Madame Figaro. - Vous n’en avez pas assez qu’on vous qualifie de « meilleure actrice française ». 
Isabelle Huppert. - Mettez-vous à ma place : il vaut mieux s’entendre dire qu’on est la meilleure que la pire ! Mais il y a aussi à Paris des gens qui ne m’aiment pas, je crois que je les agace. À l’émission « le Masque et la Plume », un soi-disant critique de cinéma a dit des choses très vulgaires, à la limite de la diffamation. Meilleure actrice, ça ne veut rien dire, c’est comme meilleure tarte Tatin. Ce que je fais quand on me filme n’a pas besoin de comparatifs ni de superlatifs.
Vous avez tourné dans plus de cent films, il y a un secret ?
Je dirais simplement que ça s’est fait comme ça. Il y a de plus grandes actrices que moi qui ont moins tourné. Greta Garbo, combien de films ? J’ai attiré ça, beaucoup de films. Attiré, voulu et accepté. Il y a un mélange de chance et de volonté, ou, pour reprendre un titre célèbre, de hasard et de nécessité… Nécessité pour moi de tourner, et hasard qui fait que je plais à certains cinéastes.




2016 était une année Huppert. 2017 en prend le chemin avec la sortie de vos six films !
Je connais les années-lumière, c’est autre chose qu’une année Huppert, même si ça rime ! En 2017, est-ce que j’irai recevoir toutes sortes de prix que j’ai reçus un peu partout comme l’année dernière grâce, souvent, à mon rôle dans le film Elle ? Le problème, c’est que ça prend un temps fou, les voyages, les cérémonies, le petit discours à préparer chaque fois, au détriment de mes projets. Le passé vous retient, le passé n’aime pas le futur. Les prix qu’on reçoit ne sont pas toujours bénéfiques ! 2017 sera une année Hong Sang-soo, Jacquot, Haneke, Schroeder, Fontaine, Bozon, avant d’être une année Huppert, croyez-moi.
Vous travaillez beaucoup, entre théâtre et cinéma. Un tel emploi du temps est-il structurant, apaisant ?
Le verbe « travailler », je n’arrive pas à y croire. C’est d’un autre ordre. Un « emploi du temps », c’est censé être apaisant, rassurant. Mais perdre son temps n’est pas mal non plus. Il y a une phrase que j’aime beaucoup : « On perd ses cheveux, on perd ses amis, on perd ses dents, mais on ne perd jamais son temps. » C’est de Prévert, je crois. À propos, vous avez vu qu’Emmanuel Macron a parlé de Prévert dans le débat de l’entre-deux-tours ? C’est bon signe ! Donc on ne perd jamais son temps. Quand on est actrice, même quand on ne fait rien, on est encore au travail. Actrice, ce n’est pas que de l’action, c’est aussi de la pensée. C’est très exigeant, parfois fatigant, de penser tout le temps et - circonstance aggravante ! - de penser tout le temps à soi et à ses rôles. C’est presque horrible ! Parfois on aimerait ne penser à rien ou à autre chose. Pour ça, la lecture est formidable, elle vous fait vous intéresser à autre chose qu’à vous, même si au bout du compte, en lisant, on se retrouve face à soi-même…
Question délicate : quel est votre objectif, votre horizon ? Y a-t-il une cible ?
Un horizon ? C’est loin, l’horizon. On peut même le voir flou. Je préfère l’instant présent. « Ici et maintenant » serait une bonne devise. La magie du moment présent : je n’attends rien d’autre du cinéma. Mais « magie » n’est pas vraiment le mot qui convient. Le moment présent se suffit à lui-même, magie ou pas, c’est ce que le cinéma capture. Il faudrait que je relise les Notes sur le cinématographe, de Robert Bresson. Vous savez que Bresson ne voulait pas filmer des acteurs professionnels. Je crois que j’aurais pu être une actrice bressonienne, un « modèle », comme il aimait dire. J’en suis même sûre !

Vous êtes une artiste…
Absolument pas ! Non et non ! Un artiste, c’est… je ne sais pas trop ce que c’est, mais aucun artiste ne peut prétendre à une telle définition. Artiste, je pense à Michel-Ange, à Mozart, à Flaubert… C’est comme philosophe : aujourd’hui ils sont tous philosophes, alors que les philosophes sont rares de Platon à Husserl !
Vous est-il arrivé de dire ou de penser : « Stop ! J’arrête » ?
Stop, j’arrêterais quoi ? Arrêter complètement, non. Comme on dit dans ces cas-là : « Je ne sais rien faire d’autre. » Avoir une autre vie, évaluer d’autres possibles, pourquoi pas ? J’ai failli mettre en scène un opéra, finalement j’ai refusé, parfois je le regrette, ce sont des questions de choix. Devoir choisir est toujours éprouvant, horrible. Choisir d’arrêter doit être un cauchemar…






Si vous preniez une année sabbatique, que feriez-vous ?
Je ne me vois pas décidant ça ! Un trimestre, peut-être. Je voyagerais différemment, sans le cinéma, avec une autre manière de rencontrer les gens, une autre vision. J’ai besoin d’une vie fictive qui m’accompagne en permanence. Débarquant dans tel endroit inconnu, je suis très capable de me demander aussitôt comment on pourrait m’y filmer…
Ne dites-vous pas que chaque rôle est une cachette ?
Oui, comme un secret qu’on garde. On peut être à la fois complètement exposée et invisible. Prenons l’autofiction dans les romans, même si le mot « autofiction » est un peu bête. Quelle est la part de soi ? La part du vrai, la part de l’invention ? Et l’invention se nourrissant du vrai ? Cette confrontation avec soi qu’impose à son tour le cinéma, je la mets en pratique exactement de la même façon qu’au théâtre. Je ne fais aucune différence entre le théâtre et le cinéma. C’est ma marque de fabrique ! Aucune différence. Aucune contrainte, aucune obligation. Je me sens tout à fait libre. Je n’imite rien, je ne ressemble qu’à moi…
C’est ce que Luc Bondy, entre autres, appréciait chez vous…
C’est ce qu’il attendait de ses interprètes, cette liberté, c’est ce qu’il leur donnait, leur permettait de faire. C’est une recherche de la vérité, de l’authenticité, qui n’empêche en rien la composition. Cocteau disait : « Il est difficile d’avoir l’air facile. » Dans Madame Hyde, le film de Serge Bozon, le personnage que j’interprète est très « composé », très construit et reconstruit, c’est une autre version de moi-même, disons plus facétieuse. C’est bien connu, nous avons tous à notre disposition un large éventail de masques en fonction des situations que nous affrontons, publiques, privées, sentimentales, sociales...
Quel serait le rôle borderline que vous n’accepteriez pas ?



Isabelle Huppert photographiée par Peter Lindbergh
<p>«J’ai besoin d’une vie fictive qui m’accompagne en permanence.»</p>
Aucun. La vraie question n’est pas ce qu’on fait mais avec qui on le fait. Ce choix est essentiel. Donc je ne vois pas de limites. Si on m’oppose des limites morales, c’est déjà caduc !
Vous qui avez peur de certaines choses dans la vie, vous n’avez peur de rien sur scène ou à l’écran ?
Non, pas du tout, à condition d’être bien accompagnée. C’est ça : je n’ai pas peur parce que je suis bien accompagnée. Personne n’a envie de se lancer seul dans une expédition dangereuse en haute montagne ou de nager seul pendant des heures. Pas moi en tout cas. J’ai une relation très forte avec tous ceux avec qui je travaille et en qui j’ai confiance. Au théâtre : Claude Régy, Bob Wilson, Warlikowski, etc. Avec eux, je ne me sens jamais utilisée ni instrumentalisée. Tout est là. Même chose au cinéma, Godard, Chabrol, Fitoussi, Mia Hansen-Løve, Haneke, Verhoeven, Jacquot, oui, tous, « toutes et tous », comme on dit maintenant.
Certains de vos rôles ne relèvent-ils pas du registre sadomaso ?
C’est ce que j’entends dire parfois, sans vraiment comprendre. Sadomaso, ça veut dire quoi ? C’est devenu un tic de langage ou une étiquette trop commode. Souffrance, jouissance de souffrir, plaisir de faire souffrir, bon, je veux bien, mais on n’est pas très avancé. Il y a aussi l’innocence, le goût de l’absolu, la fragilité. (J’aurais dû tourner avec Pasolini, il m’aurait peut-être expliqué des choses.) Laissons Sade où il est et ce qu’il est. J’ai lu des textes de lui, c’était charmant, je les ai lus à Avignon au palais des Papes - Sade, qui avait son château à quelques kilomètres d’Avignon, aurait adoré savoir qu’il était lu chez les papes, j’en suis sûre ! Je n’ai pas lu les passages les pires, bien sûr, les passages insoutenables. Je vais de nouveau lire des pages de Sade à Montpellier et aux Nuits de Fourvière, à Lyon. C’est si agréable de lire des textes, il faut être transparent, prononcer les syllabes qui font des mots qui font des phrases. J’ai lu des nouvelles de Maupassant en Italie, bientôt j’irai lire Marguerite Duras en Chine. J’ai l’impression - comment dire ? - d’être utile… Des gens sont assis et vous écoutent. C’est simple comme bonjour. Mais il n’est pas simple d’être simple !
Comme dans une lettre de motivation, pourriez-vous citer deux de vos points forts ?
Voyons voir… Je dirais l’obstination et le sens de l’humour. L’obstination, ça peut tourner à l’idée fixe. Parfois ça marche, parfois pas, et même pas du tout. Alors l’humour vient à la rescousse, ce très cher et très fidèle humour.
Et deux points faibles ?
Ah, mais c’est un examen de conscience ! Une certaine paresse. Des choses d’ordre pratique, de la vie quotidienne, que je dois faire mais que je vais laisser traîner des mois et des mois. Et puis, j’insiste, l’horreur d’avoir des choix à faire, car choisir c’est renoncer, c’est bien connu. Quand il faut décider d’aller dans tel ou tel endroit où on m’invite, ou de rencontrer quelqu’un ou pas…
Vous seriez devenue une bête de mode ?
N’exagérons pas ! Une bête de mode ! La mode me passionne. C’est un univers fascinant. Déjà, tout simplement s’habiller… Il y a des rituels dans la mode, par exemple, les défilés, dans la vie d’une actrice, les red carpets, quel plaisir, ce sont des moments qui me sont offerts comme des privilèges. Et j’aime porter des vêtements qui me surprennent parce qu’ils me vont bien et me métamorphosent. J’aime aussi qu’on me photographie.

uel conseil donneriez-vous à une jeune actrice ?
Peu importe l’âge ou la carrière, début, milieu… Soyez curieuse ! Voilà mon commandement ! Soyez curieux (c’est valable pour les acteurs, c’est valable pour tous…) Si on est curieux, c’est qu’on est en vie, à l’affût, aux aguets, attentifs, nerveux… Toujours et encore, inlassablement. Et curieux de tout.
Qu’avez-vous appris avec le temps ?
Rien que je ne savais déjà. La seule différence : avant, je ne savais pas que je savais, maintenant je le sais - ou le devine.
Quel est le plus beau compliment que vous ayez reçu ?
Les compliments… J’ai tendance à les oublier. J’aurais dû en noter quelques-uns, qui étaient beaux, indépendamment de ma petite personne. C’est revigorant, c’est roboratif, c’est de la vitamine C… Je me souviens que Chabrol avait parlé de moi en disant à peu près : «Comme elle est intelligente, elle comprend plus vite que les autres.» Qu’est-ce que vous voulez, quand on me l’a répété, ça m’a fait plaisir.
(1) Happy End, de Michael Haneke, en salles le 18 octobre. (2) Barrage, de Laura Schroeder, en salles le 19 juillet.