samedi 13 août 2016

Olivier Steiner / Je cherche un homme

Fernando Vicente

Je cherche un homme



Jeudi 31 décembre 2015
Vous savez, je ne parle pas de moi parce que je m’intéresse, je parle de moi pour dire le moins de conneries possibles. Moi, la matière moi, ça ne m’intéresse pas, plus, vraiment, si peu. Ce qui m’intéresse encore c’est tout ce qui me traverse et me modifie, tout ce que je ressens, comprends et comprends pas, qui vient de l’extérieur, outside disait MD, les autres, l’altérité. Les autres, l’adversité. Je parle de moi car c’est vous qui m’intéressez.
2015 fut une année de merde, du début à la fin. Charlie, dépression, hospitalisation, rupture amoureuse, TS sérieuse, nouvelle hospitalisation, retour Paris à la case départ, avec de nouveaux cheveux blancs, Chantaldisparue, un éditeur que j’ai peut-être perdu à jamais, suicide social après le suicide du corps, up & down, détruire, disait-elle.
Mais 2015 ce fut aussi Chantal encore elle sous le cerisier blanc, les bisous sur la bouche, ce fut Antonin, Jeune, Martine et son écoute aussi dense que légère, les belles retrouvailles avec Mireille, le film à venir, Mon mal vient de plus loin, David Léon et sa fidélité, mes Christophe chéris le Pellet et le Lemaitre, Nathalie et ses crêpes maison, Camille et Laurence, bien sûr, la Baie des Anges, Camille si lointaine si proche, Thierry le sage danseur, mes incroyables amis de la Résistance Iranienne, qui m’ont appris et m’apprennent tant de choses, Sapho la généreuse, ma belle Sapho, mes deux nièces la réservée et l’excentrique, Annie, patiente et aimante, attentive, Annie qui semble tout comprendre et tout pardonner, Emmanuel et Agnès et l’heureux événement, Céline la vieille femme toujours amoureuse, Christine et Dom et Johan et Simona et Jean-Philippe comme un nouveau petit chez soi, des mains tendues, et puis Claire qui me loge à Paris et qui voudrait un enfant avec moi.
J’écris, je continue d’écrire, Patrice serait content car désormais je le fais avec très peu d’ambition, très très peu. Même l’ambition de la publication a beaucoup diminué. Mais je continue car les poumons respirent encore, mon cœur bat, c’est aussi simple que ça, aussi con, aussi bête. La vie est une infection a écrit quelque part Christine Angot, cette année on a pu y croire. La maladie du Monde, de la petite et de la grande foule.
Je ne sais pas si je vais faire l’enfant avec Claire. J’en ai envie, un peu, mais ça me fait peur. RSA, pas de logement, un sdf bobo, allo maman bobo, voilà ce que je suis. Que puis-je apporter à un enfant ? Claire dit : de l’amour. Est-ce aussi simple ? Claire dit aussi que je serais un papa génial. Pour moi un papa génial est un papa présent. Or, je ne peux rien promettre à cet égard. Je ne sais pas me fixer, je ne veux pas, je ne peux pas, je reste un gitan comme ma grand-mère, un de ces gens du voyage, je veux à tout moment pouvoir partir à l’autre bout du monde, d’un coup, sans bagages, si ça me prend, d’un coup tout plaquer pour l’inconnu. Comment vivre sans inconnu devant soi ?
Alors ce soir pas de réveillon, je reste à Tarbes, chez mes parents, nous serons tous les trois, certes je vais manger quelques huîtres car j’adore ça mais je me coucherai vers 22 heures, avec mon Zopiclone, mon Tercian et mon Valium. Et croyez-le, je suis heureux, relativement heureux, je mettrai un podcast France Culture comme chaque soir, et je sauterai l’année dans mon sommeil. 2015 n’était-elle pas un cauchemar ? Que voulez-vous que je fasse ? La party girl, danser, regarder ce con d’Arthur à la TV ? Non, ce sera un podcast sur Paul Valéry, dans ce petit lit de ma chambre d’enfant, Tarbes quarante ans plus tard, 2015 année zéro ?
Dans mes errances récentes j’ai rencontré un garçon. Il s’appelle Guillaume, 32 ans. Il vit seul dans une maison dans un petit village des Hautes-Pyrénées. Il est électricien et mécanicien au Pic du Midi. Il m’a raconté qu’il ne s’ennuyait jamais, il ne connaît pas l’ennui. Il est toujours en train de bricoler quelque chose ou de jardiner. Il a un petit chien blanc. On a baisé deux fois, en regardant les montagnes. Je me suis dit que je pourrais tout plaquer, même mon nom, pour vivre avec lui que je connais à peine. Mais que voulez-vous, « Il me plaît, quel événement ». Que voulez-vous, d’un coup c’est le retour de Perséphone, ça recommence comme au premier jour. Vous voyez le truc ? Hier dans le train qui me ramenait à Tarbes je lui ai envoyé un sms pour essayer de lui expliquer ce qui pourrait se passer. J’ai cherché des mots simples mais justes : Mon nom est Olivier Steiner, je te dis ça au cas où tu aies un Facebook. J’ai pas joui mais j’ai adoré. Je crois que j’ai pas joui parce que j’étais troublé. Il s’est passé – pour moi – un peu plus qu’un plan cul. Y’a un truc avec ta voix, tes yeux verts, ta peau. Ça le fait. C’est comme ça. On ne choisit pas ces choses-là. Je ne te connais pas mais je te connais par cœur, déjà. Tu vois ? Tu vas me prendre un allumé…
« Moi c’est Guillaume, je t’ajouterai sur FB. J’aime bien les allumés comme tu sais je suis électricien. Pas de problème si t’as pas joui, enfin dommage pour toi mais pas de pb pour moi. Pour moi aussi ça l’a fait. Tu en as eu la preuve d’ailleurs… Mais bon, c’est ainsi, tu vis à Paris. Bon retour. »
Il y a longtemps, j’étais un enfant puis un ado, je regardais ces montagnes Pyrénées comme un obstacle, une litanie de pierres, je les maudissais et j’étouffais. Je ne faisais que regarder vers le Nord, Paris que j’imaginais comme un grand échiquier génial, plat et immense, où tous les jeux étaient permis et possibles. Aujourd’hui ces mêmes montagnes, je les imagine pleines de lacs secrets, de lacets à parcourir et de parois à gravir. A l’an prochain, à demain.
Vendredi 1er janvier 2016
Les vœux les veaux tombent en avalanche depuis ce matin cette nuit. Il y a ceux qui font plaisir et les autres, les lourds, les formels. Je réponds, j’adresse mes vœux, pris dans le mouvement, je retourne et je renvoie, je m’étais promis de ne rien faire rien dire mais bon… Jean-Philippe Cazier annonce sur Facebook qu’il a fait son premier pipi ce matin, en voilà un qui a tout compris, je like, happy golden shower JP ! Je discute avec Claire qui ne veut plus que je parle d’elle de façon publique, ça la blesse, ok, don’t act, je m’arrête là. Je ne veux blesser personne. Quand je blesse c’est malgré moi, je crois.
Patrice disait : Je dis que l’avenir c’est du désir, pas de la peur. Chantal me disait d’aller vers ce qu’il y a de limpide en moi : Il y a toujours quelque chose de limpide en soi, Olivier. Des vœux en veux-tu en voilà, un matin de 1er janvier c’est comme être debout à poil au bout d’un plongeoir, en-dessous, à cinq mètres, le rectangle de la piscine paraît aussi dur que petit, tout le monde regarde, certains attendent leur tour derrière, putain impossible de faire demi tour alors quoi ? Se laisser tomber comme une vieille pierre ou faire le saut de l’ange, le plongeon qui fout la frousse mais qui a de la gueule ? Tout le monde regarde, je vous dis. Il attendent, ils matent, parfois ils compatissent mais souvent ils n’y vont que de leur jouissance morbide. Ils attendent le plat, la chute, la catastrophe. Les gens adorent voir les Reines chuter. I am not a Queen, I don’t think so.
Alors tant pis pour les gens derrière, agglutinés sur l’échelle et au début du plongeoir, je prends mon temps, je philosophe gentiment au-dessus de l’eau. Je vais vous dire un secret : en 2015 je crois avoir compris un truc. C’est quelque chose que je savais vaguement de façon théorique ou intellectuelle (presque tout le monde le sait, d’ailleurs) mais en 2015 je l’ai compris physiquement, ça s’est imprimé. Le bonheur c’est bien sûr désirer ce qu’on a pas – sans manque pas de mouvement. Mais c’est aussi ne pas vouloir seulement que ce qu’on a pas. Le bonheur c’est rester tendu entre ces deux équations, les tenir chacune dans une main, rester debout, tant bien que mal, dans cette tension qui est aussi écartèlement. J’espère que ça ne fait pas trop développement personnel ce que je dis. Je ne conseille rien, je n’ai rien à conseiller, j’écris un journal, c’est juste de l’écriture courante. Guillaume ne m’a toujours pas ajouté sur FB.
SMS de Camille : « Tous mes vœux cher O, en 2016 la rime est pauvre mais intéressante. » Je l’adore cette femme, cette fille, cette grande dame, cet écrivaine géniale. Hâte d’avoir entre mes mains Celle que vous croyez, son nouveau livre qui sort aujourd’hui ou demain. Camille n’est jamais celle que l’on croit, le jeu de mot est facile mais assez vrai, je crois. Le désir coule en elle.
Et puis elle ne sait pas si bien dire, Camille. En effet ce soir j’ai prévu de faire rimer 2016. Pas avec Guillaume mais avec Damien, 21 ans, chaud comme la braise, qui vit dans un autre village pas loin de Lourdes. J’ai loué une chambre d’hôtel près la gare parce que je ne veux pas d’un simple échange de fluides en plan direct, je veux tout : et le scandale de la chair et la nuit qui va avec, s’endormir peau contre peau, etc. J’ai « connu » croisé Damien il y a trois ans alors que j’étais de passage dans la région, nous nous étions donnés rdv dans un bois alors recouvert de neige, même période, décembre / janvier, c’était fou je n’ai pas eu froid une seconde, nu sur la neige pas froid, un ou deux degrés dans l’air mais c’était les tropiques.
C’est peut-être impudique ce que je raconte. On m’emmerde si souvent avec ces questions de pudeur et d’impudeur. Moi je crois que la pudeur ou l’impudeur c’est le problème des autres. Ce n’est pas que je montre tout, c’est que je ne cache rien. Vous voyez la différence ? Pourquoi je ne cache rien ? Exhibitionnisme ? Non, je ne cache rien car rien ne m’appartient. Ma vie n’est pas privée, je ne l’ai pas privatisée, je ne vois pas pourquoi je le ferais. J’écris comme si j’étais mort. Je le fais car c’est un tel plaisir d’être mort avec du langage quand même. Je suis mort quand j’écris, j’écris depuis les limbes et c’est tellement agréable si vous saviez. La vie après la mort existe, elle s’appelle écriture, la vie enfin éclaircie.
Damien veut savoir si je suis toujours ok pour ce soir, il doute parce que personne n’a jamais réservé de chambre d’hôtel pour lui. Que les hommes sont cons ! Bien sûr que je suis toujours ok. Damien c’est la neige éternelle, brûlante. Il dit qu’il veut tout : « se lâcher comme des animaux et la tendresse, aussi », il veut alterner. On alternera mon adoré. Il demande si je suis d’accord pour prendre des photos hot, je suis d’accord pour tout, moi.
T’as pas de tabous ? Non, j’en ai pas. Cool.
Il demande si je suis branché « embrasser avec la langue ». Il me fait rire, il me ravit. Ce soir à l’hôtel l’Européen face à la gare de Tarbes, ce sera le rapt de Ganymède, et bien sûr celui qui ravit éprouvera lui-même le vertige du ravissement. La proie est souvent le plus vieux, tandis que le plus jeune exerce la prédation de sa jeunesse. Cet après-midi j’ai prévu d’aller à Lourdes avec mes parents, un petit tour à la grotte, au sanctuaire – peut-être mettre un cierge – envoyer une carte postale à Annie puis un petit tour au cimetière pour les ancêtres et puis voilà.

Les huîtres étaient bonnes hier soir, des Fines de Claire vertes et blanches, mais le sexe c’est pas le sexe. De la même façon que le sujet c’est pas le sujet. Comment dire ? Il n’y a pas de rapport sexuel, comme disait l’autre, celui de l’objet petit a. Donc, sexuel, pas, deux, rapport. Il y a juste qu’on cherche un homme comme disait Diogène. « Je cherche un homme ». Dehors mais aussi bien en moi. Qu’on soit femme ou homme ou les deux ou rien du tout, on cherche un homme, l’homme, l’humain, celui dont le corps brûle doucement dans sa solitude, celui qui fait le temps s’arrêter ou s’inverser, celui qui fait qu’on a envie de se blottir, tout contre, ou pénétrer, ou s’offrir à la pénétration. Il peut avoir 21, 32 ou 65 ans, c’est toujours la même histoire qui se rejoue d’année en année, on ne veut qu’aimer et être aimé. Rien que ça. Tout le reste n’est que gestion du quotidien et remplissage du vide, guerres comprises. Tiens, Guillaume vient de me demander en ami.

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